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mardi 4 avril 2017

~~~~~ || Vîrus x Jehan-Rictus || ~~~~~ ~ || LES SOLILOQUES DU PAUVRE || ~

Bonsoir ! Je reviens par ici vous faire découvrir une oeuvre, à la fois musicale (Rap) et littéraire (Poésie), que j'ai très à cœur de vous présenter ci-dessous. En espérant vous donner goût à ce projet (et aux artistes qu'il implique) ! La chronique est aussi disponible sur le site pour qui j'ai eu l'honneur et la joie de l'écrire : Chronique Vîrus/Jehan-Rictus : Les Soliloques du Pauvre (Culturopoing)
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« Oh, crâce ! », ou quand la Poésie, bouteille aux lèvres et à la main, se promène ivre d’amertume, en habits sales et abîmés, du beau Montmartre des rêveurs aux cabarets, dîners mondains, d’un Paris gris couleur bitume… À quoi bon diable aller ainsi ? Pour obtenir quelque faveur ? Ou susciter quelque ferveur ? Non… Résister par-dessus tout ! « J’ai bu l’eau d’vie amère et noir’ puisée aux bords des quais d’la Seine, j’vomis la haine et la souffrance en vers brisés qui sans éclats, contre les murs inertes et froids de ma pauv’ France, ont des maux durs à fair’ sonner ! » Ainsi va donc la poésie de celui qui fut face aux vents la voix de tous les sans-abri : Jehan-Rictus le résistant (1867-1933), dans ses Soliloques du Pauvre, une œuvre encore dans l’air du temps.

I - D'UN RICTUS PARIGOLO...
Les Soliloques du Pauvre, écrits dans un argot parisien et publiés à partir de 1897, se présentent à la façon d’un bouquet de poèmes épineux et flétris (mais non moins odorants que les rejets à l’égout des disgrâces de la « Belle Époque ») dont l’auteur, ayant eu lui-même à en découdre avec la vie (et la précarité), les a comme arrachés à celle d’un pauvre errant de toujours, souffre-douleur de la société moderne, en lui donnant une voix digne au sein de chacun d‘eux. En effet, si l’objectif du poète était de « faire enfin dire quelque chose à Quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon Pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours », on peut surtout l’honorer d’avoir su de sa plume investir ce personnage avec une justesse et une portée sans pareilles. Il a su cueillir à maturité les maux qu’un tel individu doit endurer dans l’urbain enclos d’une vie merdoyante où celui-là s’enfonce au gré des années de misherbe… Et son œuvre, bien que bousculante et sans grâce aux yeux de certains, eût quand même un franc succès ! Ainsi, comme un grimaçant bouquet de poèmes qui, du bras -jamais rompu- du sans-abrisme et d’une France à l’autre, s’est tendu jusqu’à la nôtre avec l’urgence d’être adressé, Les Soliloques du Pauvre restent encore et toujours une œuvre à caractère intemporel. Mais s’il est au fond bien malheureux qu’elle continue aujourd’hui de l’être, il est cependant fort bienvenue -et probablement plus que jamais !- d’accueillir avec enthousiasme un projet rapoétique faisant hommage de façon plus qu’honorable à l’auteur de ces Soliloques, et l’on va donc à présent voir qui se cachent derrière un tel effort et comment on peut vous présenter ce dernier.

II - ... À UN VÎRUS NORMANDÉMIQUE
Après trois épisodieux méfaits à l’impact assuré dont deux sombres et terrassants EPs (Faire-Part en 2013, Huis-Clos en 2015), l’affaire Vîrus continue à faire parler d’elle au sein de la raposphère (au moins dans sa partie francophone) et à toucher d’autres sphères au sein desquelles on peut déjà craindre, ici ou là, qu’une attention particulière et légitime à son endroit soit suscitée. « Doit-on s’inquiéter de ce Vîrus à l’heure où le Rap et la Poésie se voient porter sans aucun doute un des projets les plus symbiotiques de leur histoire d’amour francophone ? », pourrait-t-on lire dans les pages Culture d‘un journal de Santé Publique… À la lumière de nombreux rapports épidémiologiques ayant fait l’objet de consultations attentives au fil du temps, on a voulu retracer pour vous le parcours de ce Vîrus avant de tirer au clair la question de sa gravité et de l’impact auquel il faut s’attendre, aujourd’hui.

1) SON PARCOURS
Issu d’un laboratoire isolé du monde extérieur dans un coin de Normandie, Vîrus est l’expérience Rap d’un chercheur de pointe en verbalistique étonnamment doué d’un sens aigu du jeu de langue au service d’un propos taillé comme un costard, noir et de ceux dont on se pare en vue d’assister à quelques enterrements. Dans cette expérience, entamée au début des années 2000, il est rejoint par le DJ/producteur Schlas en 2005 avec qui il met au point sa première solution virale, un EP intitulé Tellement d’choses, déjà relativement prometteur. Quelques années plus tard, assisté d’un autre collaborantin au beatmaking, il sort d’abord Le Choix dans la Date en 2011, un album exutoire et cru aux odeurs de vif (en tout cas bien plus que de mort), avant de prendre un tournant plus introspectif, ambiant et résolument plus sombre avec lui. C’est donc en compagnie du dénommé Banane, affairé aux manipulations instrumentales avec singularité, style et maîtrise, que les deux EPs Faire-Part (2013) et Huis-Clos (2015) voient le jour et nous plongent, au fil d’inlassables écoutes, au cœur d’infinies ténèbres. Mais un autre projet vint se profiler à l’horizon pendant qu’on se confortait dans ce terrible enfer qu’on ne pouvait savoir pire… Et pourtant !

2) LE PROJET VÎRUS/RICTUS
Un beau jour, notre expert en verbalistique eût l’honneur de rencontrer la poésie de Jehan-Rictus qui le frappa, comme une décharge de gros calibre, d’un beau coup de poudre au cœur. Dès lors, d’un regard tourné vers son sang littéraire, il se découvrit des airs de famille avec le poète de par ce flow noir, âpre et chargé d’agents infectieux, propre à percutanner le corps social du beau pays de Molière. Et, dans le feu de cette commune noirceur, qu’il vit comme une (noire) sœur de sang, il songea fort à conduire son rap au cœur-même de la sphère Poésie, mais non comme une bête hostile entrerait dans un beau palais. Non, plutôt comme on irait traîner un père en bon (pa)rang d’honneur dans quelque crasseux plume-art où il s’ébattrait, d’un parfait accord et sans jamais forcer l’étreinte, avec cette poésie à la beauté pouilleuse et crue fleurant bon la grâce populaire. Une grâce à l’image d’une digne mère en l’espoir de qui Les Soliloques du Pauvre ont su revêtir la forme d’une bonne et loyale offense à la Poésie, cette lâche ayant selon Jehan-Rictus un peu trop souvent osé se montrer charmeuse et prude au front des malheurs. Mais finissons maintenant par entrer dans le vif du sujet : comment vous présenter le fruit de cette belle rencontre ?

Le projet Vîrus/Rictus consiste donc en cette sombre union rapoétique au flow sans pression mais plutôt dépressif, sanguin mais pauvre en vitamines (D, surtout), au cœur sincère, juste et courageux mais lourd et meurtri d’un poids social écrasant, et battant son (trop) plein de peine en des rythmes et des ambiances qui ne sont vraiment pas à la fête. Alors, on se laisse aller d’un vers à l’autre, avec un goût amer, au flow sans soleil du Pauvre de Rictus, honorablement servi par Vîrus et Jean-Claude Dreyfus, qu’on salue d’ailleurs pour sa participation remarquable à ce projet. Enfin, ça devient plus fort que soi (ou peut-être, au fond, pas encore assez…) : on n’est jamais repu de ces huit titres -litres ?-  d‘album, comme autant de bouteilles à tomber ! Présentée comme un livre-disque illustré par La Rouille (un artiste à suivre !), Vîrus/Rictus – Les Soliloques du Pauvre est une œuvre à la fois musicale (Rap) et littéraire (Poésie) aussi bien dans le fond que dans la forme, et on vous la recommande absolument (surtout si vous craignez les comas idylliques !). Ivre d’amertume, « on boit l’eau d’vie amère et noir’ puisée aux bords des quais d’la Seine, vomit la haine et la souffrance en vers brisés qui sans éclats, contre les murs inertes et froids de not’ pauv’ France, ont des maux durs à fair’ sonner ! Oh, crâce ! »

mercredi 30 mars 2016

Baudelaire et le Progrès


Depuis longtemps déjà, je soutiens cette idée que le Progrès est une grande course dont le but est de grimper au plus haut d'une montagne, comme d'un podium à la première place duquel se hisser. Mais vous êtes-vous déjà posés cette question cruciale : si cette montagne avait un sommet défini, comment le définirait-on et qu'y aurait-il à voir en aval de l'autre côté quand on l'aurait atteint ? La question a beau se décliner de mille façons différentes à chaque fois que j'emprunte ce bon vieux chemin de pensée au cours duquel elle se forme, la réponse est toujours la même à mon esprit : le sommet de cette montagne serait le point de non-retour et c'est le déclin qu'on verrait en aval de l'autre côté. Voilà comment le spectre du Progrès, venu depuis des siècles nous hanter, nous accule au plus haut de ce grand podium afin que, quoi qu'on veuille faire en vue de redresser la pente du déclin une fois parvenus à un tel sommet, l'on ne puisse plus faire que la descendre, et ce malgré ces efforts faits pour arriver le moins vite possible à la fin du compte à rebours fatal. Mais si, dans l'Histoire, certains mirent déjà en garde contre l'idée du Progrès comme une chose à soutenir et à accomplir en actes sans réserve, il en est un qui l'a fait si brillamment qu'il serait lui manquer d'honneur de m'étendre ici davantage. Alors, place à ce grand poète du monde moderne avec l'un de ses écrits publié dans 'Curiosités esthétiques' et répondant à l’Exposition universelle de 1855 (grande fête organisée par le régime impérial pour célébrer sa modernité), j'ai nommé Charles Baudelaire.

" Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. — Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible.

Demandez à tout bon Français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet ce qu’il entend par progrès, il répondra que c’est la vapeur, l’électricité et l’éclairage au gaz, miracles inconnus aux Romains, et que ces découvertes témoignent pleinement de notre supériorité sur les anciens ; tant il s’est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l’ordre matériel et de l’ordre spirituel s’y sont si bizarrement confondues ! Le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels qu’il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du naturel et du surnaturel.

Si une nation entend aujourd’hui la question morale dans un sens plus délicat qu’on ne l’entendait dans le siècle précédent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une œuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imaginative qu’il n’en a montré l’année dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité.

Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?

Transportée dans l’ordre de l’imagination, l’idée du progrès (il y a eu des audacieux et des enragés de logique qui ont tenté de le faire) se dresse avec une absurdité gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu’à l’épouvantable. La thèse n’est plus soutenable. Les faits sont trop palpables, trop connus. Ils se raillent du sophisme et l’affrontent avec imperturbabilité. "

mardi 17 novembre 2015

Patrick Huet (et son poème géant d'1 km)


Bonsoir à vous tous !

La question va peut-être vous sembler curieuse mais... Avez-vous une idée de quel pourrait bien être le poème écrit en vers le plus long du monde ? Je profite de cette interrogation pour vous parler d'un auteur et poète que j'ai découvert quelques jours après mon installation dans la ville des Lumières en trouvant dans ma boîte à lettres un flyer à propos de l'une de ses œuvres, et vraiment pas des moindres. Avant d'aborder cette dernière, je vais d'abord vous présenter un peu l'auteur. C'est parti...

Patrick Huet est un auteur lyonnais d'aujourd'hui à qui l'on doit notamment une vingtaine de romans, des centaines de contes, des livres de tourisme et des carnets de voyage. Mais il est aussi - et surtout, peut-être - un poète ambitieux, passionné et prolifique ayant écrit plusieurs milliers de poèmes au cours de sa vie d'écrivain. À cent lieues de vouloir coller à l'air du temps (un bien grand mot, je le concède, ici) dans le domaine poétique, il semble tenir plus à cœur la forme d'écriture classique, en la cultivant notamment dans cette œuvre unique et monumentale à laquelle j'en viens enfin, maintenant que le poète vous a été un peu présenté.

'Des Parcelles D'Espoir À L'Écho De Ce Monde', dont la création remonte au printemps 2006, est une œuvre de poésie sans égale puisqu'il s'agit d'un seul et même poème écrit au départ sur un rouleau de tissu mesurant pas moins d'1 km de long ! Cela montre déjà le côté unique de cette œuvre, mais vous me direz peut-être : n'importe qui peut bien écrire n'importe quoi/n'importe comment pour encrer un tissu de cette taille ! En vérité, il n'en est rien et ce pour trois raisons liées à la forme du poème :

D'une part, il a été écrit en alexandrins (soit 12 pieds/syllabes par vers) et dans le souci de respecter des règles classiques. D'autre part, il compte exactement 7550 vers (soit 400 pages, dans sa version livre papier). Et enfin, pour couronner le tout, il s'agit d'un acrostiche, à savoir que chaque première lettre de chaque vers forme avec les suivantes - en les lisant de haut en bas - des mots, des phrases, et pourquoi pas le texte intégral de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ? Oui, pourquoi pas, hein ! Car c'est bel et bien le cas, aussi fou que cela puisse paraître. Et le thème du poème étant d'ailleurs l'Histoire et les Droits de l'Homme au cours des âges, il aura bien fallu que l'auteur acquiert une culture assez conséquente afin de pouvoir enfanter de cette œuvre impressionnante à tout point de vue.

Je conclurai ce post en saluant cette entreprise d'écriture à l'intérêt plus que certain, à la fois indépendamment et au vu de tous ces évènements insoutenables affectant, de la façon la plus lourde qui soit, les Droits de l'Homme. Après Homère (VIIIème siècle av. JC) dans l'Antiquité Grecque avec 'L'Iliade' et 'L'Odyssée' comptant plus de 27000 vers ensemble ; après Victor Hugo (XIXème siècle) dans la Modernité Française avec 'La Légende Des Siècles' comptant 25000 vers environ ; voilà donc notre contemporain Patrick Huet qui nous livre, avec 'Des Parcelles D'Espoir À L'Écho De Ce Monde' (7550 vers, donc), une œuvre d'exception dont il ne faudrait pas négliger l'impact culturel. 

Voici le site officiel dédié à cette œuvre de Patrick Huet :

dimanche 11 octobre 2015

La Chasse au Snark (Lewis Carroll)


Bonsoir à tous !

Aujourd'hui, je vais vous parler un peu d'une œuvre, ou plutôt d'un chef d'œuvre, de la littérature anglo-saxonne. Il s'agit de 'La Chasse au Snark' de Lewis Carroll, que j'ai reçu hier et dont j'ai déjà lu plus de la moitié cette nuit. C'est un long poème en vers épique et absurde racontant l'histoire d'un équipage improbable et curieux (vraiment curieux !...) qui s'embarque en bateau dans une aventure maritime. Ils devront en effet se mettre en quête d'une créature à chasser, ce pour quoi ils n'auront que des données douteuses (vraiment douteuses !...). Et cette créature à chasser, qu'ils n'ont auparavant jamais rencontrée, porte un nom : le Snark ; entendu comme un croisement d'escargot (snail), de serpent (snake) et de requin (shark). 
Mais le Snark est-il réellement ce qu'ils ont entendu de lui ? Quel est le sens réel de cette quête et que vont-ils en fait y trouver à la fin ? 
Malgré l'omniprésence de l'absurde au sein de l'œuvre, ce sont des questions qu'on ne manque pas de se poser, ne m'ayant d'ailleurs pas échappé à moi non plus. En d'autres termes, j'aime beaucoup l'originalité du concept et l'humour de cette œuvre qu'il y a tout du long, d'autant plus qu'elle est très agréable à lire.

Bon nombre de traducteurs ont traduit par le passé 'La Chasse au Snark', et pas des moindres lorsqu'on pense à Louis Aragon ou Jacques Roubaud. Mais c'est une autre version que j'ai choisi d'avoir, à savoir celle traduite par Ivan Riaboff qui signe avec cette œuvre son premier travail de traduction. Il s'agit d'une version récemment éditée puisqu'elle est parue fin 2014 aux éditions Baleine. En ce qui la concerne, on peut déjà parler du titre de l'ouvrage, ayant été changé en 'La Chasse au Scrapquin', ce nom reflétant d'une autre façon l'idée que le Snark serait un croisement entre trois bêtes. Ainsi, le Scrapquin serait entendu comme un croisement de serpent, de crapaud et de requin, ce qui déjà donne un avant-goût du jusqu'au-boutisme présent dans l'entreprise de traduction d'Ivan Riaboff. En effet, cette version semble respecter au plus près du sens les contraintes associées à l'œuvre originale : rythme, rimes et autres jeux sonores, jeux verbaux, etc... Du fait que l'ouvrage est en édition bilingue et qu'on peut donc lire le poème en sa langue originale (sur chaque page de gauche), le lecteur peut donc comparer les deux versions et se rendre compte de la qualité et des choix dans la traduction.

Pour finir, je vous invite à présent à lire un extrait (le début) de 'La Chasse au Snark' de Lewis Carroll en sa version originale et puis à écouter l'émission de RadioCampus Paris à partir de 23min 50s, point à partir duquel Ivan Riaboff en invité parle de son travail (et un extrait audio y est par la suite en écoute).


Extrait :

"Just the place for a Snark!" the Bellman cried,
As he landed his crew with care;
Supporting each man on the top of the tide
By a finger entwined in his hair.

"Just the place for a Snark! I have said it twice:
That alone should encourage the crew.
Just the place for a Snark! I have said it thrice:
What I tell you three times is true".

The crew was complete: it included a Boots-
A maker of Bonnets and Hoods-
A Barrister, brought to arrange their disputes-
And a Broker, to value their goods.

A Billiard-marker, whose skill was immense,
Might perhaps have won more than his share-
But a Banker, engaged at enormous expense,
Had the whole of their cash in his care.

There was also a Beaver, that paced on the deck,
Or would sit making lace in the bow:
And had often (the Bellman said) saved them from wreck,
Though none of the sailors knew how.


Emission RadioCampus Paris :


À bientôt, chers lecteurs !


PS : Le poème en trois parties sur lequel je travaille à l'heure actuelle (celui sur le thème du Progrès et que j'ai abordé dans ma publication du 7 août) voit bientôt s'achever la seconde. Il reste encore un travail long et difficile avec la troisième partie ! En espérant pouvoir mener à bien tout ça.

vendredi 11 septembre 2015

Abdelhamid Laghouati (poème + analyse)


Bonjour à vous,

Dans ma précédente publication (du vendredi 7 août), je vous avais informés de la teneur et de l'état d'avancement de mes projets poétiques, et que certaines choses - potentiellement intéressantes pour vous - allaient être ici bientôt partagées. Eh bien, en voilà une :

Je vous propose de découvrir un poète francophone actuel d'origine algérienne, Abdelhamid Laghouati, à travers un poème et une analyse. 
Un poème extrait d'un petit recueil de l'auteur intitulé 'Fleurs de murs', un titre à l'image de sa poésie avec ce goût pour l'entrechoquement de "couleurs" opposées et la torsion du langage, la complexité du sens au profit de l'interprétation et les raccourcis formels qui en disent pourtant longs sur le fond. 
Et donc une analyse effectuée par mes soins dans le cadre d'une étude approfondie de ce recueil de 19 poèmes et qui m'a permis de découvrir toute la richesse et tout l'engagement du poète. Attention toutefois, cette analyse ne se veut pas être l'interprétation parfaite du poème mais elle a été faite dans le souci d'être fidèle au sens que l'auteur a voulu lui donner.

Mais trêve de présentation, voici donc ci-dessous "Parfums" (extrait de 'Fleurs de murs' d'Abdelhamid Laghouati) accompagné de son analyse. En espérant que cela vous intéresse.

À bientôt, chers lecteurs !
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Parfums

Fleurs de murs
lézardées par le vent
humiliées par le hasard
Fleurs de murs
pans écroulés sur des odeurs
de femmes
avec pour péril
l'instinct
Fleurs de murs
déserts trahis
par des traces de
sang
blessures caravanières
aux bivouacs
imaginaires
Fleurs de murs
parfums de solitude
sous l'aisselle de l'artiste.


Analyse :

Les « fleurs de murs » représentent les femmes algériennes liées à une culture qui les emprisonne en un ensemble de contraintes leur collant à la peau. Comme d’épais habits trop serrés, ces « murs » couvrent donc ainsi les « fleurs » que sont les femmes algériennes. Le « vent » qui souffle contre elles est celui d’un faux destin, sous lequel elles sont « lézardées » comme si cela leur infligeait des blessures, à travers ces « murs ». Ce faux destin que la culture algérienne a inventée et imposée aux femmes prend son sens dans la façon dont les hommes leur imposent le respect de mœurs comme des contraintes. Ces contraintes sont les fruits de cette culture et non pas de la volonté divine et d’un destin qui lierait à cette dernière les femmes algériennes. Les femmes algériennes sont donc ainsi « humiliées par le hasard », du fait que leurs blessures liées à ces contraintes imposées ne sont pas nécessaires du point de vue de Dieu (et de l’ordre naturel qu’Il a prévu). 

Les « pans écroulés sur des odeurs de femmes » représentent les contraintes qui pèsent de façon oppressante dans leur quotidien et qui étouffent leurs « odeurs » , c'est-à-dire les parfums d'amour et de liberté qu'elles portent sur elles, au point qu'elles ont fini par n'en plus rien sentir et par en perdre ainsi le sens-même de l'amour et de la liberté, comme le souligne l'expression « avec pour péril l'instinct » .

Les « déserts » représentent ici le calme et la grandeur, qualités qui définissent bien les femmes algériennes aux yeux du poète. Mais c’est tout autrement que celles-ci éprouvent leur vie au quotidien dans leur culture et face aux hommes. Ces « déserts » qu’elles incarnent sont « trahis par des traces de sang », au sens où elles sont si réduites en importance et rabaissées à un rang inférieur qu’elles en gardent à l’intérieur de soi des blessures qui restent toujours vives. Cela remet donc en question la grandeur et le calme des femmes algériennes, que le poète voit comme des qualités qui leur sont propres et fidèles, ce qui est souligné par le mot « trahis » pour dire qu’il y a eu atteinte à cette fidélité de soi. Ainsi blessées dans leur grandeur et leur calme, la souffrance intérieure des femmes algériennes les conduit à se réfugier dans le rêve (impossible ?) d’une vie meilleure pour elles. C’est donc dans les « déserts » qu’elles incarnent que cette souffrance serait donc la représentation de « blessures caravanières aux bivouacs imaginaires », « caravanières » renvoyant donc à "ce qui conduit" et « bivouacs imaginaires » au refuge du rêve.

Ces « fleurs de murs » que sont les femmes algériennes ont, comme nous l’avons déjà abordé dans le second paragraphe, des parfums. Des parfums d’amour et de liberté qui, parce qu’ils ont été étouffés sous les contraintes d’une culture où ces femmes sont insignifiantes, n’ont plus d’autre odeur que celle de la solitude. Ces « fleurs « ont donc des « parfums de solitude » (et la solitude reflète aussi les « déserts » qu’elles incarnent) mais ces parfums sentent si mauvais que le poète (ou d'autres artistes, d'ailleurs), impliqué au plus près dans la cause des femmes algériennes, est touché par cette odeur à tel point qu’il écrit qu’elle sent jusque « sous l’aisselle de l’artiste ».
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